Depuis quelque temps, je fais une expérience qui me fascine autant qu’elle m’interroge.
Une idée qui serait autrefois restée longtemps dans un carnet peut désormais prendre forme en quelques heures. Un texte se structure, une image apparaît, un projet se précise. La distance entre « j’imagine » et « je crée » semble se réduire à une vitesse vertigineuse.
Avec l’intelligence artificielle, nous découvrons une capacité nouvelle à donner forme à nos intentions. Nous pouvons explorer davantage, apprendre plus vite, automatiser certaines tâches, transformer une intuition encore floue en quelque chose de visible.
Cette puissance ouvre des possibilités immenses.
Elle fait aussi surgir une question plus ancienne, que la technologie ne peut pas résoudre à notre place :
Que voulons-nous vraiment ?
La technologie répond au comment
Lorsque nous utilisons une intelligence artificielle, nous lui demandons généralement comment faire quelque chose.
Comment écrire ce texte ?
Comment organiser ce projet ?
Comment créer cette image ?
Comment automatiser cette tâche ?
Comment atteindre ce résultat ?
L’outil peut nous aider à trouver des moyens. Il peut accélérer, combiner, reformuler, proposer, exécuter.
Mais il ne peut pas décider à notre place de ce qui mérite d’être poursuivi.
Il ne sait pas si le projet que nous lui confions vient d’un élan profondément vivant ou de la peur de ne pas en faire assez. Il ne sait pas si nous cherchons à créer quelque chose d’utile, à obtenir de la reconnaissance, à garder le contrôle ou simplement à ne pas être dépassés par les autres.
Il reçoit une direction et nous aide à avancer dans cette direction.
Plus il devient puissant, plus la qualité de cette direction compte.
Qui désire en nous ?
Nous parlons souvent de nos désirs comme s’ils venaient d’un seul endroit.
Pourtant, nous pouvons vouloir publier parce que nous avons quelque chose de précieux à transmettre, mais aussi parce que nous avons peur de devenir invisibles.
Nous pouvons vouloir développer une activité pour contribuer, créer et gagner en liberté, tout en cherchant parfois à nous rassurer sur notre valeur.
Nous pouvons vouloir automatiser une tâche pour retrouver du temps, ou parce que toute lenteur, toute incertitude et toute relation humaine nous deviennent difficiles à tolérer.
Nos intentions sont rarement pures ou parfaitement conscientes. Plusieurs mouvements peuvent coexister en nous.
La conscience de soi ne consiste pas à attendre d’avoir une intention irréprochable avant d’agir. Elle nous permet de reconnaître ce qui nous traverse afin de ne pas laisser nos peurs, nos blessures ou notre besoin de contrôle décider seuls de ce que nous allons créer.
La question « Qui est celui ou celle qui désire ? » prend alors une importance nouvelle.
Quelque chose en moi cherche-t-il à s’exprimer ?
À quoi ce projet veut-il contribuer ?
Quelle peur essaie peut-être de se rassurer à travers lui ?
Est-ce que je cherche à créer, à prouver, à contrôler, à réparer, à transmettre ?
Ces questions ne retirent rien à notre capacité d’action.
Elles lui donnent une direction plus consciente.
La connaissance de soi devient une responsabilité
Pendant longtemps, le pouvoir extérieur d’un être humain restait relativement limité. Aujourd’hui, une intention individuelle peut être amplifiée, diffusée et transformée en actes à une échelle autrefois difficilement imaginable.
L’intelligence artificielle n’est qu’une partie de ce mouvement. La robotique, les biotechnologies et l’automatisation augmentent elles aussi notre capacité à intervenir sur le réel.
Dans ce contexte, certaines invitations très anciennes prennent une résonance particulière.
« Connais-toi toi-même » pourrait sembler être une proposition intime, presque séparée des grands enjeux du monde. Elle devient peut-être une condition de notre capacité à manier la puissance sans être entièrement gouvernés par ce que nous ne reconnaissons pas en nous.
Les enseignements qui nous invitent à observer nos intentions, à sortir du jugement, à ne pas répondre automatiquement à la violence par la violence, à aimer ou à pardonner ne concernent pas seulement notre paix intérieure.
Ils touchent aussi la manière dont nous exerçons un pouvoir.
Car une personne qui ne reconnaît pas sa peur risque de la transformer en contrôle. Une personne qui doute profondément de sa valeur peut chercher à diminuer les autres pour se sentir exister. Une personne qui ne voit pas son besoin de reconnaissance peut construire des projets entiers pour tenter de le combler.
Lorsque nos moyens d’action étaient faibles, ces mouvements intérieurs avaient déjà des conséquences.
Lorsqu’ils sont démultipliés par des outils puissants, leurs conséquences peuvent l’être aussi.
Créer depuis un endroit plus conscient
La puissance technologique n’est donc pas seulement une question de compétences.
Elle nous demande aussi de développer notre discernement.
Savoir ce que nous voulons réellement. Reconnaître les forces intérieures qui orientent nos décisions. Sentir ce qui cherche à prendre forme en nous, tout en restant capables d’interroger nos élans.
Cela peut changer notre manière d’utiliser l’IA.
Nous pouvons choisir ce que nous souhaitons accélérer et ce qui mérite de rester lent. Ce que nous pouvons déléguer et ce qui demande encore notre présence. Ce que nous voulons produire davantage, mais aussi ce que nous préférons ne pas ajouter au monde.
Avant de lancer un nouveau projet, nous pouvons prendre un instant pour nous demander :
Si cet outil me permettait réellement de réaliser cette intention, est-ce toujours celle que je voudrais nourrir ?
Il n’est pas nécessaire d’avoir une réponse parfaite.
Il suffit parfois de créer un peu d’espace entre l’impulsion et sa réalisation.
Car plus nos outils deviennent capables de transformer rapidement nos désirs en réalité, plus une question devient essentielle :
Parmi tout ce que nous pouvons créer, qu’est-ce qui mérite réellement de prendre forme à travers nous ?
